LES ANTIDOTES

Inutile de paniquer

LES ANTIDOTES
par Franck Eono

No Need to Panic

Dieu merci, les bonnes nouvelles continuent, goutte à goutte, de tomber. Les chercheurs viennent de repérer une exoplanète où il pourrait y avoir, peut-être, de la vie. Et, chance, elle se situe à 117 années-lumière de nous, c’est-à-dire dans notre proche voisinage cosmique – un avion de ligne mettrait seulement quelque 30 000 ou 40 000 années pour y parvenir. Vu le bourbier où notre monde est en train de s’enliser, et dans la mesure où on me laisserait roupiller et lire quelques bons livres pendant le vol spatial, je me laisserais sans doute tenter par un aller simple si on me le proposait…

Le nombre de planètes soupçonnées de pouvoir abriter la vie n’a cessé de croître depuis la découverte de la toute première candidate en 1992. À ce jour, on en compte une soixantaine. Elles évoluent dans ce que les astrophysiciens appellent la « zone habitable », en anglais « zone Boucles d’or », terme inspiré d’un conte de fée du xixe siècle dans lequel une fillette surnommée « Boucles d’or » ingurgite un potage ni trop chaud ni trop froid pour ses papilles – un potage vivable, autrement dit.

Il nous est donc permis, braves gens, de pousser un soupir de soulagement. La liste de planètes de rechange s’allonge lentement mais sûrement ! Par mesure de précaution, on pourra choisir de faire ses valises à l’avance – dans un contexte apocalyptique, un départ précipité n’est jamais à exclure. Mais bon, les astrophysiciens nous dénichent bon an mal an une poignée de mondes de secours, et donc dans l’éventualité où nous perdrions notre mère la Terre, nous pourrons toujours nous rabattre – et aller foutre notre bordel – sur l’une ou l’autre des douzaines de planètes Boucle d’or, ni trop chaudes ni trop froides, qui flottent placidement dans l’espace intersidéral.

Lucrèce, poète et philosophe latin qui aurait aujourd’hui 2 000 ans s’il n’avait pas trépassé, pressentit clairement l’existence de mondes éloignés. Dans son oeuvre magistrale intitulée De la nature des choses, il écrit : « Il y a, en d’autres régions, d’autres orbes terrestres, d’autres races humaines et animales. Ciel, terre et soleil, lune, mer et tout ce que nous voyons n’est point seul de son espèce ; il y en a d’innombrables. » Le type avait du flair, y a pas à dire. Et gardons à l’esprit qu’à l’époque personne ne disposait encore de télescope.

Ce qui me trouble un peu avec ces prometteuses planètes de rechange, c’est la distance. Une année-lumière, c’est quand même une sacrée trotte. Et lorsqu’on dit « habitable », habitable par qui ou par quoi ? Si c’est pour atterrir, après un vol de de 30 000 ans, au Pays des moustiques géants ou au Royaume des zombies, je préfère laisser ma place à quelqu’un d’autre…

HIVER 2022

franck eono - no need to panic

Photo: David Menidrey