ANTIDOTES

Si le Roi aime la musique

ANTIDOTES
par Franck Eono

Si le Roi aime la musique

Lorsque pour la première fois elle tomba sur ce proverbe chinois, ma matière grise resta un moment pensive : Si le Roi aime la musique, tout va bien dans le pays et son peuple peut dormir comme un bébé – autrement dit : la nation vivra en paix.

Ces mots sont attribués à Mencius, antique philosophe chinois qui vécut au IVe siècle av. J.-C. pendant la période dite des Royaumes combattants. À l’occasion de ses nombreux déplacements d’un bout à l’autre de l’Empire du Milieu, Mencius, grand fervent de la doctrine confucéenne, remarqua que les populations qui étaient gouvernées pacifiquement et équitablement menaient des vies plus épanouies que la moyenne.

Une passion de la musique, et de l’art en général, ne garantit probablement pas à cent pour cent contre le fléau de la guerre. M’est avis, cependant, qu’elle contribue à limiter les crises de colère et les accès belliqueux. Qui, à l’audition attentive du Nocturne en fa mineur de Chopin, songerait à recourir à la menace et à l’intimidation? – bien que la Polonaise héroïque du même génial compositeur, avouons-le, vous donne presque envie d’aller vous battre pour quelque noble cause.

Tyrans, despotes et dictateurs se sont toujours méfiés de la création artistique, sous toutes ses formes, et ils ont fait de leur mieux pour la brider et l’étouffer, conscients – et fort inquiets – de l’immense pouvoir qu’elle a souvent sur l’opinion publique. Les exemples en ce sens abondent, et en voici un, assez subtil : l’Administration Trump a proposé en 2017 la suppression de la National Endowment for the Arts, un programme de financement qui s’élevait alors à… 0,004% du budget fédéral. Une goutte d’eau dans la mer et une troublante évocation de cette fameuse « chasse aux sorcières » des années 50, période pendant laquelle les présumés communistes n’avaient pas le droit, entre autres, de faire du cinéma à Hollywood.

La star soviétique Joseph Vissarionovitch Staline connut pour sa part le plus grand succès dans la guerre qu’il mena contre la liberté d’expression artistique. Entre autres réussites, il instaura les Organisations pour la reconstruction littéraire et artistique, lesquelles lui permirent de mettre tous les artistes sous sa coupe et de leur faire comprendre qu’ils n’avaient pas intérêt à s’opposer à ses vues. Le célèbre compositeur Dmitri Chostakovitch nota dans ses mémoires que l’État stalinien s’arrangea pour que tombent dans l’oubli tous les poètes ukrainiens de l’Union soviétique – poètes qui, si ça se trouve, devaient avoir bien peu de talent.

Les poètes ukrainiens… Quel genre de poèmes sont-ils en train d’écrire par les temps qui courent? Et surtout, quel genre de passion de l’art entretient le monarque d’en face, à Moscou ?… De l’avis du magazine The Atlantic, la marge de manœuvre des artistes russes s’est beaucoup rétrécie au cours des vingt dernières années. On les autorise aujourd’hui à « créer » dans la mesure où ils respectent le régime en place et satisfont aux normes de sécurité.

Si le Roi n’aime que la musique pour laquelle il a fixé des limites à ne pas dépasser, je suis prêt à parier que son peuple – et que ses voisins, également – n’auront pas un sommeil ni très long ni très réparateur.

HIVER 2022

If the King Loves Music - Vadviam

Imagery: Vadviam (2022)